Point de vue : « Tous les vivants ont droit aux étoiles »

Publié le 20 octobre 2022 à 10:00 par Contributeur extérieur

Zoepolis est un laboratoire de recherche de designers qui ouvrent des pistes de recherche pour centrer la discipline des designers sur le vivant : humain et non-humain. Dans ce point de vue, les auteurs, membres du collectif, réinterrogent d’une certaine façon l’égocentrisme des humains dans les méthodes de design au détriment des espèces non humaines. [Cet article a été initialement publié dans OUR(S), la revue #9].

« Nous bénéficions quotidiennement de services écosystémiques, qui nous fournissent de quoi nous nourrir, nous soigner ou encore respirer. Pourtant, nos modes de vie actuels les détruisent en retour. 

Notre éclairage public, par exemple, permet d’augmenter notre temps d’activité et de nous rassurer la nuit. Toutefois, il perturbe également différentes échelles du vivant. En effet, la pollution lumineuse trouble les rythmes biologiques de nombreuses espèces, participe à la fragmentation des territoires de vie, réduit la pollinisation, attire et repousse certains êtres, voire perturbe leurs comportements. Ainsi, les lucioles ne parviennent plus à communiquer entre elles, car l’éclairage artificiel invisibilise leurs clignotements spécifiques, les empêchant de se rencontrer et de se reproduire.

Le mode d’habitation humain, décorrélé des cycles jour-nuit, semble donc interdire le statut d’habitant aux autres espèces qui produisent pourtant nos conditions d’habitabilité. Il devient nécessaire et urgent que nous repensions nos manières d’habiter et de conceptualiser nos artefacts. Mais comment prendre en compte les autres vivants dont nous dépendons ?

Trois dimensions  

S’il y a une discipline qui innove dans nos manières d’habiter, et qui est donc concernée par cette question, c’est bien celle du design. Plutôt que de se concentrer sur les différents utilisateurs humains de l’éclairage public (le client qui commande le service, ou bien les usagers finaux, piétons ou automobilistes), les designers devraient plutôt considérer l’ensemble des espèces concernées. Cependant, les concepteurs sont avant tout eux-mêmes des hommes, qui partagent globalement le même point de vue sur le monde que le reste de leur espèce.

Afin d’inclure les perspectives des autres vivants et d’éviter certains biais, il faut donc s’assurer de bien prendre en compte les mêmes éléments pour l’ensemble des êtres concernés : les comportements (ethos) des usagers, leurs temporalités (cycle) ainsi que leur monde sensoriel propre (Umwelt). Malheureusement, les outils actuels des designers (enquête, idéation, expérimentation, etc.) sont peu adaptés à considérer ces trois dimensions. C’est pourquoi le collectif de designers Zoepolis propose d’explorer de nouvelles pratiques permettant d’inclure les perspectives des autres vivants au même titre que celles des humains, dans et par la conception. 

Ainsi, repenser l’éclairage public de nos villes en prenant en compte les points de vue de différents vivants pourrait permettre de réinterroger notre manière d’habiter la nuit. De multiples possibles s’ouvrent, tels que des trames noires, des formes de lampadaires adaptés, des dispositifs de vision nocturne, des détournements par hacking urbain… De quoi offrir à nouveau un ciel étoilé pour tous les vivants. »

Par le collectif Zoepolis*

 

*Laboratoire de recherche de designers qui ouvrent des pistes de recherche pour centrer la discipline des designers sur le vivant : humain et non-humain, le collectif Zoepolis est notamment constitué d’Eleonore Sas, Margaux Dhont, Eve Poyet-Caterin, Elsa Chaouloff, Nicolas Roesch, Victor Martin Giezek, Pierre Alex, qui ont participé à la rédaction de ce point de vue.