Point de vue : « L’hybridation, c’est le mariage improbable ! »

Publié le 24 juin 2022 à 08:50 par La rédaction OUR(S)

Gabrielle Halpern @ Frédérique Touitou

Docteur en philosophie et spécialiste de l’hybridation, Gabrielle Halpern revient dans cette tribune pour OUR(S) sur le concept en vogue d’hybridation, c’est-à-dire de l’association d’idées, de choses ou d’éléments permettant d’aboutir à la création d’un nouveau dispositif, d’une nouvelle appellation ou façon de procéder. Une mode qui transforme la société et le monde professionnelle, selon la philosophe. [Cet article a été initialement publié dans OUR(S), la revue #9].

« Et si l’hybridation était la grande tendance du monde qui vient ? C’est le fait de mettre ensemble des choses, des secteurs, des activités, des métiers, des personnes, des usages, des compétences, des matériaux, des générations qui, a priori, n’avaient pas grand-chose à voir ou à faire ensemble, voire qui pouvaient sembler contradictoires, et qui, hybridés, vont donner lieu à des tiers-usages, des tiers-lieux, des tiers-objets, des tiers-matériaux, des tierces-économies, des tiers-modèles… à de nouveaux mondes, en somme !

Prenez les villes : les projets de végétalisation se multiplient, les fermes urbaines se développent au point que la frontière entre ville et campagne tend à devenir de plus en plus ténue. Cette hybridation de la nature et de l’urbanisme se fait parallèlement à celle des univers professionnels, des formations et des métiers : les universités, les laboratoires de recherche, les entreprises, les administrations publiques commencent à collaborer de manière plus étroite.

Ce qui enrichit et entrecroise les formations et les métiers, accroît la créativité, permet une meilleure collaboration entre des mondes qui jusqu’à présent ne « parlaient pas la même langue » et met un terme à ces terribles silos à travers lesquels nous avions une vision morcelée du monde. Désormais, on se sent plus libre d’être juriste-designer, philosophe-startuper ou physicien-avocat !

Une hybridation déjà à l’œuvre

Nous voyons aussi se multiplier les “tiers-lieux“ : des endroits inédits qui mêlent industrie, artisanat, numérique, recherche ou culture… Demain, tous les lieux seront des tiers-lieux et mêleront des activités, des publics, des usages différents : cela va toucher les écoles, les musées, les restaurants, les hôtels ou encore les galeries marchandes. On voit déjà des expositions de peinture dans les centres commerciaux ou encore des crèches dans des maisons de retraite ! 

La nouvelle génération est naturellement hybride ; cela se traduit par exemple dans son rapport au travail qui remet complètement en question deux dogmes. Le premier qui est celui du triptyque “à une formation, correspond un diplôme se traduisant en un métier que je vais exercer toute ma vie“, – ce triptyque est terminé, les jeunes veulent vivre mille vies professionnelles en une !

Le second est celui de la division du travail. Adam Smith nous avait promis que cela augmentait la productivité, sauf que les jeunes générations comprennent que ce que l’on gagne en productivité, on le perd en sens et en temps avec une difficulté terrible à se coordonner et à partager des informations. Les jeunes vont inventer l’hybridation du travail. Ils n’ont aucun mal à être ce que j’appelle des “centaures“, c’est-à-dire à avoir un pied dans plusieurs mondes… De quoi tout réinventer !  »

Par Gabrielle Halpern, philosophe, spécialiste de l’hybridation.

Tous centaures ! Éloge de l’hybridation, Gabrielle Halpern, Le Pommier, 2020.
La Fable du centaure, Gabrielle Halpern et Didier Petetin (illustration), HumenSciences, 2022.

 

[Cet article a été initialement publié dans OUR(S), la revue #9].