Chronique : Les fans acteurs de l’expérience émotionnelle

Publié le 7 septembre 2021 à 08:29 par La rédaction OUR(S) | Modifié le 7 septembre 2021 à 08:29

Nico Didry, spécialiste de marketing et d’événementiel sportif et culturel, est enseignant-chercheur à l’Université Grenoble-Alpes. Il étudie la dimension émotionnelle collective des expériences de consommation récréatives. [Cette chronique a été initialement publiée dans OUR(S) la revue #5]

« Le match de l’Euro de foot entre la Hongrie et la France nous aura offert un spectacle auquel nous n’étions plus habitués. La ferveur des 59 000 spectateurs du stade Ferenc-Puskas de Budapest faisait plaisir à voir. Elle a aussi permis au réalisateur de la retransmission TV de ne pas user d’artifices sonores pour “mettre de l’ambiance“. En effet ce que la tenue de matchs à huis clos a encore plus mis en avant, c’est l’importance du public dans l’expérience du (télé)spectateur.

En fait, il conviendrait mieux de parler de publics au pluriel. Dans une enceinte sportive, il y a différents profils : le supporter qui est dans une logique partisane. C’est lui qui crée le climat émotionnel d’une rencontre sportive. On le trouve dans les virages et les kops.

L’esthète, lui, vient voir du beau jeu. Il prend souvent de la hauteur, au sens propre et figuré, pour avoir une vue d’ensemble.

L’opportuniste est plus dans une logique pragmatique : il vient pour intégrer une communauté. Il vient voir, mais il vient aussi pour être vu. Il s’installe plus volontiers en tribune présidentielle. Ce n’est pas lui qui va exprimer ses émotions. Quand une ola soulève un stade, il n’est pas rare qu’elle se brise sur cette partie du public.

Enfin le dernier profil, c’est le spectateur qui vient dans une logique ludique. Il interagit émotionnellement avec ses amis ou ceux qui l’entourent

Les supporters acteurs du spectacle grâce au partage d’émotions

Il est intéressant de constater qu’au début de la crise sanitaire, avec les matchs à huis clos, les retransmissions de foot sonnaient “creux“. Les téléspectateurs entendaient l’entraîneur, le bruit du pied contre le ballon, mais l’ambiance n’y était pas. Les chaînes de télévision ont donc ajouté une bande-son de match. Car en réalité un match, ce n’est pas uniquement 22 joueurs qui courent après un ballon. C’est tout un écosystème avec les spectateurs qui co-produisent l’expérience par la diffusion de leurs émotions.

La gentrification de supporters qui a commencé en Grande-Bretagne a consisté à relever le prix des places pour brider le public de supporters, dont certains étaient des ultras. Cela a transformé l’ambiance. Il n’y a plus ces supporters, véritables leaders d’émotion. Pour les managers de clubs, une vision économique à court terme pourrait privilégier un stade à moitié vide avec des places à plein tarif. En revanche pour que l’expérience du spectateur soit optimale d’un point de vue émotionnel, il est primordial de préférer un stade plein avec des places à tarif réduit.

Il nous faut du recul pour l’affirmer, mais ce que la crise sanitaire pourrait avoir accéléré, c’est la valorisation de l’importance de l’expérience du public. Quand on va à un festival ou une rencontre sportive, c’est pour partager des émotions et vivre une expérience collective. »