Gérard Collomb, heureux qui communique

Publié le 29 novembre 2023 à 07:45 par La rédaction OUR(S)

Gérard Collomb
Gérard Collomb a été maire de Lyon de 2001 à 2021 © Capture d’écran Sénat / Commission des lois (juillet 2018)

Alors que ses obsèques se tiennent ce mercredi 29 novembre, Gérard Collomb, ancien maire de Lyon, a su tout au long de sa carrière politique mettre en avant son approche d’homme politique accessible, tout en tenant le pouvoir d’une main ferme. Décryptage d’un communicant rôdé dont l’image a souvent fusionné avec celle de sa ville.

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« Il y a 20 ans on disait de Lyon que c’était une ville renfermée sur elle-même », évoque Jean-Marc Atlan, dirigeant de l’agence Ekno. Le caractère froid de la capitale des Gaules et peu liant des Lyonnais leur a longtemps tenu lieu de réputation. « Aujourd’hui c’est une ville internationale ! Gérard Collomb a fait parler de Lyon alors que ce n’était pas très lyonnais de se montrer et de bomber le torse. » Une trajectoire mimétique entre celui qui a incarné l’image de la ville au point de la confondre avec la sienne.

Décédé à l’âge de 76 ans, Gérard Collomb aura joué un rôle majeur dans le développement de la ville de Lyon et du territoire. En quarante ans de vie politique, ce socialiste devenu macroniste aura connu de nombreux mandats politiques. Élu député en 1981 après la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle, il accède à la mairie du 9e arrondissement en 1995, un mandat auquel s’ajoute celui de sénateur (1999-2018).

Il prend une toute autre dimension surtout avec son accession surprise en 2001 au fauteuil de maire de Lyon. Il y restera jusqu’en juin 2020. Trois mandats qui feront de Gérard Collomb une personnalité politique incontournable de ce début de siècle. La présidence d’une Métropole qu’il aura lui-même façonnée assiéra un peu plus son pouvoir sur l’aire lyonnaise.

Longtemps boudé par les premiers ministres au moment de composer leur gouvernement, sa nomination place Beauvau entachera partiellement son bilan et sa perception par le grand public d’un homme politique proche des citoyens et symbole du milieu lyonnais.

De loser à winner

Moustache rasée, lunettes ôtées, Gérard Collomb change d’apparence, se modernise dans les années 1990 lorsqu’il porte des ambitions politiques plus importantes. Un changement d’apparence pour ce fils d’un père ouvrier et d’une mère femme de ménage, qu’il conservera lors de son accession à la mairie de Lyon. « Gérard Collomb a eu du mal à s’imposer. Il était un peu introverti, timide, un peu prisonnier d’un physique qu’il n’aimait pas », racontait son ami et ancien conseiller municipal Roland Bernard dans le documentaire de France 3 « De Gérard à Monsieur Collomb, l’itinéraire d’un Baron ».

« Du jour où il a changé son physique, où il a fait tomber ses lunettes, il a fait tomber la moustache… je l’ai vu devenir ce politique accroché à une mission qu’il rêvait. » Comme Lionel Jospin avant lui, il avait réussi à « fendre l’armure ».


Il réussit son pari en 2001 : prendre la ville à la droite, désunie entre d’un côté Michel Mercier et de l’autre Charles Millon, qui laissent s’échapper pour une poignée de voix le fauteuil de maire.

« Hormis ce changement d’image, son autre caractéristique, c’est celle d’un homme qui a toujours pris le risque d’être battu, en attendant que les circonstances lui permettent de l’emporter », analyse le politologue lyonnais Paul Bacot.

« C’est l’élection qu’il ne pensait pas gagner », assure de son côté Erick Roux de Bézieux, qui a bien connu le personnage en étant dans le clan de la droite lyonnaise, côté Millon. « Il n’y est jamais allé avec l’assurance de gagner. Après 2001, il va vouloir tout contrôler, un comportement classique des hommes politiques. »

Son élection à la tête de la ville, Gérard Collomb la doit pour partie à sa relation avec les autres et ses électeurs :

« il est empathique et sympathique. Il parle aussi bien à un coiffeur qu’à Alain Mérieux. C’était quelqu’un d’accessible qui s’arrêtait tailler le bout de gras avec tout le monde, vous considérait. En communication politique, c’est essentiel », assure le patron de Syntagme.

Certains projets marqueront très largement son début de mandat : à commencer par la Cité internationale, les berges du Rhône ou l’installation des Vélo’v que beaucoup de métropoles envient encore à Lyon. Des mesures initiées par ses prédécesseurs que Gérard Collomb saura utiliser à son avantage. « Un jour M. Gérard Collomb m’a dit en plaisantant : “il faut continuer (à être) performatif avec Vélo’v car c’est bon pour JCDecaux pour promouvoir auprès de Paris et d’autres (…) c’est très bien pour Lyon et pour moi, car avec l’aménagement des Berges du Rhône et Vélo’v, j’ai gagné 4/5 points dans les sondages de satisfactions de notre politique… », commente sur LinkedIn Pascal Chopin, ancien directeur régional de JCDecaux.

L’image du maire et de sa ville fusionnent

Lorsqu’il repart en quête d’un second mandat, en 2008, Gérard Collomb s’offre les services de l’agence Extra et lance sa campagne sous le slogan « Aimer Lyon ». « Sa meilleure campagne », salue Erick Roux de Bézieux, des années plus tard. « Ils avaient fait des goodies autour d’une couleur : le fuschia. Pas rose, pas bleu, fuschia, comme un signe de la synthèse et de l’ouverture qu’il portait déjà comme projet politique ». Cette doctrine sociale-libérale, clé de sa longévité à la tête de la mairie selon Paul Bacot, Gérard Collomb a pu l’appliquer au niveau national en devenant le parrain d’Emmanuel Macron alors candidat à l’élection présidentielle.

Avec les années, Gérard Collomb prend confiance, s’approprie l’exercice du pouvoir, et commence à gérer la ville comme un maire que certains perçoivent comme « autoritaire », sujet à des colères homériques. Après sa réélection en 2008 face à  Dominique Perben, ex-ministre de la Justice, alors même qu’il se voyait perdant, « il a pris une assurance considérable au point que le cardinal Barbarin lui aurait dit : “tu n’as pas été élu maire pour diriger seul” », relate Erick Roux de Bézieux.

En 2014, lors de sa deuxième réélection, il poursuit sur la même tonalité de slogan. « Évidemment Lyon » succède à « Aimer Lyon ».

Un joli coup de com’ qu’Erick Roux de Bézieux traduit : « ce slogan en 2014, il faut surtout l’interpréter comme “Évidemment Collomb” ». Les deux deviennent indissociables. Le candidat affuble ses équipes de campagne d’écharpes comme pour contrer les badges que porte le candidat de droite. Sur les marchés, la différence fait mouche semble-t-il.

Bâtisseur à l’échelle européenne

Gérard Collomb le sait bien, la différence est un plus dans la joute politique. Son aisance avec les gens, quel que soit leur bord politique, lui a très vite fait prendre conscience du rôle que Lyon avait à jouer sur la scène nationale et internationale. Alors c’est en bâtisseur qu’il entreprend de transformer Lyon.

« Ce qui ressort dans les médias, ce sont les aménagements de la ville, qui ont largement changé l’image de Lyon, décrypte le politologue Paul Bacot. Quant au rayonnement international de la ville, là encore, Gérard Collomb a su tirer le meilleur de ses prédécesseurs. » 

« Il a beaucoup échangé avec Raymond Barre, qui avait déjà cette idée du rayonnement de Lyon. C’est Barre qui en 1996 accueille le G7 à Lyon à la Cité internationale qui n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Ça a été le seul G7 organisé sous des tentes. Gérard Collomb a tout de suite su qu’il fallait aider les entreprises à exister en dehors de Lyon », souligne Erick Roux de Bézieux.

Un héritage qui remonte à plus loin et à l’impulsion d’un “autre Collomb” : Francisque Collomb, maire de 1976 à 1989  qui a aussi marqué la ville de son empreinte. Sans lien de parenté avec Gérard, qui était à l’époque jeune député et farouche adversaire, cet homonyme a notamment vu son mandat marqué par la construction de la gare de la Part-Dieu, le lancement d’Eurexpo, l’installation du siège d’Interpol à Lyon et le jumelage avec la ville chinoise de Guangzhou, qui fête cette année ses 35 ans.

Gérard Collomb et Emmanuel Macron partagent cette proximité avec les réseaux patronaux et économiques. C’est à son initiative que naît OnlyLyon en 2007, une structure qui associe des acteurs privés et publics pour porter l’image de la ville. Elle développe une politique de marketing territorial qui fait référence en France.

« Il est parvenu à mettre tout le monde derrière la même bannière, souligne Jean-Marc Atlan. Il avait cette capacité à fédérer. » 

L’ancien maire a su inscrire ses projets dans les pas de ses prédécesseurs, tout en prolongeant cette vision. « L’un des atouts de Gérard Collomb, c’est qu’il a mené une politique urbaine multipolaire avec le quartier de la Soie, Gerland, la rénovation de la Part-Dieu, la Confluence… Il a eu une approche globale », décrit le politiste Daniel Navrot. La création d’une nouvelle collectivité, la Métropole, en a été le point d’orgue.

« Pour répondre à ce projet d’internationalisation, la question de la taille était essentielle, estime Paul Bacot. Selon cette doctrine, plus que la ville, la Métropole permet de jouer dans la cour des grands. » 

Après Beauvau, le déluge

Longtemps boudé par les ténors du Parti socialiste, Gérard Collomb voit le destin national auquel il aspirait se concrétiser, mais sans doute pas comme il l’espérait. Nommé en 2017 ministre de l’Intérieur de France par le président Emmanuel Macron, l’affaire Benalla et les ratés de la communication de l’Elysée le mettent en position inconfortable. Son audition par la commission d’enquête parlementaire le 23 juillet est un moment pénible à vivre. 

Après son retour à Lyon, il expliquait au Journal du dimanche s’être senti isolé. « Ça a été une épreuve terrible pour lui, estime Daniel Navrot. Elle s’est doublée d’une histoire d’amour politique déçue avec le président de la République. » La capitale des Gaules est alors autant un refuge que des retrouvailles. « Il faut savoir retrouver ses racines. Lyon, c’est capital pour moi. J’ai une passion pour cette ville », déclarait-il au JDD.

Trop attaché à la ville et sentant la Métropole et la ville lui échapper sous l’impulsion de deux de ses anciens proches – Georges Képénékian et David Kimelfeld – il fait son retour à l’Hôtel de ville. Le premier lui cédant son fauteuil, à la différence du second à la Métropole. Mais quelque chose semble cassé.

« Il s’est retrouvé dans une position inextricable, avec une conjonction de phénomènes, souligne Paul Bacot. Son passage au ministère de l’Intérieur n’était pas le plus beau cadeau qu’on pouvait lui faire et le retour à Lyon a été mal négocié. Il était dans une phase descendante et n’avait plus les mêmes relais. »

À l’approche des élections municipales, sa majorité explose en cinq fractions irréconciliables. « Son clan est parti désuni », relate Erick Roux de Bézieux, qui précise  « le temps de la lassitude était venu, l’alliance avec la droite a été mal comprise et il avait peut-être changé, amer de ce qu’il s’était passé et dans l’impossibilité de se remettre en cause ». Un nouveau statut mal vécu, un exercice du pouvoir délicat et « un entourage qui coupe en surprotégeant ». Autant de raisons qui marque une rupture dans sa campagne de 2020 et dans sa relation avec les Lyonnais. 

Le décès de Gérard Collomb intervient après celui de plusieurs figures de ces trente dernières années à Lyon. La mort de François Turcas le 22 novembre dernier, qui avait présidé pendant 30 ans la Confédération des Petites et Moyennes Entreprises du Rhône et celle du conseiller municipal et proche de Gérard Collomb, Jean-Yves Sécheresse quelques jours plus tôt, contribuent à donner le sentiment qu’un cycle exceptionnel de 20 ans est en train de s’achever pour Lyon. Surtout, on y ajoute les déboires sportifs et financiers de l’Olympique Lyonnais que Gérard Collomb a aimé et supporté.

Vient maintenant le temps de l’histoire. « Je pense que Gérard Collomb va être une légende, avance Daniel Navrot. Mais l’heure est aujourd’hui à l’émotion, laissons passer quelques mois. »

 

Par Lola Bondu, Mathieu Ozanam et Pierre Lelièvre